À Notre-Dame de Paris,
la vénération de la sainte Couronne d’épines.

Longtemps la vénération de la sainte Couronne d’épines avait lieu seulement le Vendredi saint. La relique demeurait invisible. Les somptueux reliquaires du XIXe siècle présentés au trésor de Notre-Dame étaient vides, la relique étant gardée en sûreté à l’abri. Depuis 2008, un nouveau reliquaire qui contient en permanence la précieuse relique a été installé dans la chapelle axiale du déambulatoire, chapelle Notre-Dame des Douleurs, devenue aussi chapelle capitulaire de l’ordre du Saint-Sépulcre.
En mai 2002, à l’initiative du Chapitre et du Recteur de Notre-Dame, a commencé la vénération mensuelle le premier vendredi de chaque mois, et tous les vendredis de Carême. Le Vendredi saint la relique est vénérée tout au long de la journée. Bien des parisiens l’ignorent.
Les Chevaliers du Saint-Sépulcre assurent la garde d’honneur et un vrai service d’ordre qui permet le déroulement digne de la participation des fidèles à la vénération. Des Chanoines président la cérémonie et présentent la relique aux fidèles, accompagnés d’un chapelain de Notre-Dame.

La procession d’entrée – depuis la chapelle capitulaire – permet d’apporter solennellement la couronne ainsi que la relique du bois de la Croix et un clou de la Passion.
Une célébration précède le défilé des fidèles pour nourrir la prière et donner le sens de la vénération. La brève liturgie de la Parole de Dieu, comporte, entourés de chants, une « première lecture », un Psaume, un passage de l’Évangile, une prière litanique d’intercession et une lecture spirituelle tirée des Pères de l’Église ou d’autres textes.
Les choix des lectures scripturaires, préparé par les chapelains de Notre-Dame ,ne sont pas indifférents ; ils sont modulés suivant le temps liturgique.
Pour l’Évangile, on privilégie des extraits des récits de la Passion, mais on élargit aussi le champ : au temps de la Nativité, on fait entendre le récit des saints Innocents ; au temps pascal c’est l’apparition du Ressuscité aux disciples au Cénacle, qui se fait reconnaître par les plaies de la crucifixion.
Les premières lectures sont empruntées à l’Ancien Testament comme le récit du serpent d’Airain dans le livre des Nombres, ou au prophète Osée qui annonce le salut. Plus souvent, on entend des passages des écrits apostoliques : Jean contemplant le Verbe de vie, ou Paul synthétisant la kénose, la mort et résurrection du Seigneur, dans la lettre aux Philippiens, passage clé au cours du triduum pascal, ou encore Pierre résumant chez le centurion de Césarée l’itinéraire de Jésus Sauveur, depuis le baptême du Jourdain, jusqu’à la Passion-Résurrection.
Les Psaumes ou cantiques sont aussi diversifiés selon le temps.
Donc, après cette liturgie de la Parole, commence le défilé des fidèles qui viennent vénérer la sainte Couronne. Au cours du défilé, un chapelain rappelle le sens de cette vénération et l’histoire des reliques. L’orgue et les chants soutiennent la piété de tous.

Tous mes confrères Chanoines qui participent, comme les Chapelains ou les Chevaliers du Saint-Sépulcre sont impressionnés par la dévotion des fidèles, très divers.
C’est très international, beaucoup de fidèles d’origines extra européennes côtoient les européens. Certains sont intimidés, d’autres plus effusifs. Certains touchent le reliquaire avec leur croix, leur médaille, leur chapelet ou une image pieuse. Ou encore ils présentent les photos de leurs enfants… D’ailleurs beaucoup viennent avec leurs jeunes enfants.
Particularité frappante, la fréquentation de fidèles orthodoxes, surtout russes. Les prêtres dépendant du patriarcat de Moscou à Paris viennent souvent. Nombreux sont les fidèles orientaux, reconnaissables à leur manière de faire le signe de la croix, à leurs prosternations. Des groupes viennent de Russie…
De hautes personnalités tiennent à vénérer la sainte relique :
- le Pape Benoît XVI est venu vénérer avant les vêpres solennelles qu’il présidait à Notre-Dame ;
- dans le monde orthodoxe, je me souviens du métropolite Kyrill, venu avant de devenir l’actuel patriarche de Moscou. Le Cardinal Vingt-Trois a reçu le Patriarche Alexis de Moscou, ainsi que le Patriarche œcuménique Bartholomaios de Constantinople. Nous avons aussi accueilli le Patriarche Daniel de Roumanie.
On sait que le président Obama est venu en visite privée avec sa famille s’incliner devant les reliques, puis le président Medvedev a tenu à accompagner les membres ecclésiastiques de sa délégation à Notre-Dame pour vénérer ces reliques.
Pour revenir aux cérémonies habituelles de vénération, notons que chaque premier vendredi ou vendredi de Carême on voit se remplir la nef de Notre-Dame et le nombre de personnes qui défilent est de l’ordre de mille. Le vendredi Saint, de 10 heures à près de 18 heures avec peu de pauses, le nombre doit dépasser quatre mille.
On peut parler de dévotion populaire, partagée par des personnes très diverses ; certes on voit se mêler au défilé quelques touristes un peu surpris, mais rarement désinvoltes. Pour presque tous, l’émotion est palpable d’approcher un signe concret très sensible de la Passion du Sauveur, avec confiance, avec foi.

Mgr François Fleischmann


Homélie à l’occasion de la bénédiction du tableau du frère André :
« Saint Louis accueille les reliques de la Passion devant les portes de Villeneuve-l’Archevêque »,
en l’église Saint-Thomas-d’Aquin, à Paris (VII), le dimanche 2 octobre 2011, à 17h.


Une occasion singulière nous rassemble en cet après-midi, le P. Michel Reb l’a souligné. La bénédiction d’un tableau est une occasion rare, et celle que nous allons célébrer peut d’autant plus surprendre que le tableau dont il s’agit n’a guère l’aspect d’une icône. Mais remarquons-le tout de suite : ce tableau nouveau qui n’a pas été peint pour cette église mais pour le couvent des dominicains la jouxtant va désormais être un pendant au portrait de saint Louis assis, rendant la justice sous son chêne, qui orne le chœur depuis le XIXe siècle. A partir d’aujourd’hui donc se feront face l’image de saint Louis en roi juste et notre tableau représentant l’accueil par le roi de la couronne d’épines et des reliques de la Passion achetées au royaume latin de Constantinople devant la ville de Villeneuve-l’Archevêque près de Sens. Prenez le temps, frères et sœurs, chers amis, de considérer ce face à face. Il illustre magnifiquement les deux aspects de saint Louis qui font sa sainteté particulière.
Jacques Le Goff a admirablement expliqué cela dans la monumentale biographie qu’il a consacrée au roi. D’un côté, saint Louis, Louis IX de France, a correspondu parfaitement au portrait idéal du prince chrétien que l’on avait commencé à tracer un peu avant son règne. Il existait un genre littéraire de conseils donnés au roi, les « Miroirs des princes ». Le futur roi Louis en a été nourri, mais surtout il y a répondu de tout son être : de belle stature, courageux et plutôt bon chef militaire, il l’a montré à la bataille de Taillebourg dont certains d’entre nous, sans doute, se souviennent d’avoir contemplé les représentations, roi juste, attentif aux droits des pauvres mais ne lésant pas les riches pour autant, plutôt cultivé pour son temps, capable de lire, par exemple, intelligent et reconnu pour tel… il a suscité l’admiration et l’affection de ses proches et de ses sujets. Il a été aussi un mari aimant et un père de grande qualité.
Et pourtant, et c’est sur cela que Le Goff attire l’attention avec pénétration, saint Louis, tout en l’habitant pleinement, à la perfection, a dépassé ce cadre, il l’a subverti en quelque sorte. A mesure que sa vie avance, à cause en particulier de l’aventure des croisades, il se laisse de plus en plus configurer au roi de douleurs, au Serviteur souffrant, au roi qui offre sa vie pour que tous vivent. Il se laisse conduire dans une ressemblance à Jésus qui sort des besoins immédiats, qui transgresse les rôles sociaux bien définis, y compris celui de roi et même de roi chrétien. Il vaut la peine de comparer notre saint Louis avec d’autres figures de saints rois. Toujours ressortira cette originalité qui le rend étonnant, déroutant même, avouons-le, mais qui signe la qualité singulière de sa sainteté. Saint Louis a été un bon roi, mais il a été beaucoup plus que cela : il a suivi le Roi bafoué livrant sa vie pour ceux qu’il aime et devenant Roi beaucoup plus et beaucoup mieux que les apparences le feraient penser. Voilà, frères et sœurs, chers amis, qui peut nous faire réfléchir, chacun en son particulier. Nous aussi nous avons un rôle à jouer, nous tenons une place dans la société, dans notre famille, dans tel ou tel cercle. On a besoin de nous et plusieurs, beaucoup peut-être, attendent que nous correspondions à nos fonctions. Mais cette place nous ne l’occuperons, ces fonctions nous ne les honorerons, que si nous consentons à être conduits au-delà, que si nous acceptons de nous donner nous-mêmes beaucoup plus qu’on ne peut l’exiger de nous.
C’est pourquoi nous avons entendu ce soir la proclamation des quelques lignes par lesquelles l’apôtre saint Jean rapporte la présentation que Pilate fit de Jésus, présentation paradoxale puisqu’elle visait à émouvoir la foule et l’excita plutôt, paradoxale plus encore parce qu’en humiliant Jésus elle fit ressortir sa royauté qui dépasse toute royauté terrestre. « Salut, roi des Juifs », se moquent les soldats en frappant le condamné flagellé et vêtu comme un roi de dérision. « Voici l’homme », dit Pilate, et il dit là une vérité plus grande que ce qu’il peut imaginer. Il faut, frères et sœurs, chers amis, que nous osions regarder Jésus ainsi. Bafoué, humilié, il nous révèle ce qu’est l’homme en sa vraie grandeur, celle qu’aucune possession terrestre ne peut procurer et qu’aucune catastrophe terrestre, aucune révolution, aucune crise, ne peut retrancher. Il est roi, vraiment, parce qu’il est vraiment libre, comme lui seul de nous tous a pu l’être. Louis de France était un roi couronné, un roi honoré, il régnait sur un royaume prospère, il tenait un trône respecté et assuré pour des siècles. Pourtant, il n’a cessé de mesurer sa royauté à celle de Jésus, et il a su reconnaître laquelle était le fondement de l’autre. Il n’a accepté les honneurs et les privilèges qui furent les siens que parce qu’il pouvait se servir de cela aussi pour suivre Jésus. Il n’a pas imaginé d’être homme vraiment autrement qu’en entrant le don de lui-même que Jésus nous montre, ni d’être roi autrement qu’en se laissant conduire dans la liberté qui fut celle de Jésus dans sa Passion.
Souverain du royaume le plus prestigieux du moment, unanimement respecté pour sa sagesse, Louis IX a bien compris que tout cela ne serait rien s’il n’entrait pas lui-même dans le mouvement du seul vrai roi, dans l’abaissement du Fils bien aimé qui seul permet son exaltation et que celle-ci profite à tous ses frères. Il a compris qu’il devait, comme tout homme, faire de sa vie un don et que sa royauté terrestre ne trouverait qu’ainsi sa plénitude. Dans les deux croisades où il s’est engagé, il ne cherche pas à accroître ses possessions, ni même à grandir sa gloire aux yeux des hommes. La première d’ailleurs aurait lui apporter cela, mais la seconde n’a guère été comprise des « sages et des savants » qui l’entouraient. Lui voulait maintenir ouvert l’accès à la Terre où le Sauveur a offert sa vie et est ressuscité. Il voulait que tout chrétien puisse y retremper sa vie.


Le tableau que la générosité d’une famille permet à l’église Saint-Thomas-d’Aquin de posséder désormais ne nous montre pas saint Louis comme roi humilié, rongé devant Tunis par la peste dont il devait mourir ou en prison en Égypte après sa capture à Damiette. La peinture est plutôt une peinture de genre, l’œuvre d’un grand peintre qui maîtrise parfaitement l’art de son temps et met en scène avec élégance les fastes royaux. Le sujet peut paraître anecdotique à côté de la méditation où l’Évangile proclamé nous a conduits. Et pourtant : le peintre a senti l’importance de ce moment où le roi reçoit la précieuse relique de la Passion du Christ. Louis de France est revêtu des insignes de sa majesté royale et, dans un instant, il va contempler la couronne de dérision qui a marqué, mieux que toute couronne d’or, la royauté puissante de Jésus, le Messie donné par Dieu, livré aux mains des hommes pour ressusciter dans la gloire. Devant la ville de Villeneuve-l’Archevêque, le roi le plus respecté de l’Occident chrétien, respecté pour son royaume et respecté pour ses qualités personnelles, s’agenouille devant l’instrument du supplice du Sauveur qui est devenu le signe de sa victoire sur la mort et le péché.
Pourquoi saint Louis a-t-il tellement tenu à acquérir la couronne d’épines et a-t-il voulu lui donner le plus beau reliquaire qui soit dans la Sainte-Chapelle qu’il a fait construire au cœur de son palais ? Pas vraiment parce qu’il espérait détenir ainsi un talisman qui assurerait au royaume de France la prospérité et la sécurité. Il avait trop médité l’Évangile, il était trop uni à Jésus dans la vérité de son acte de salut en notre faveur. Pas non plus pour sa propre sécurité devant l’éternité, pour la satisfaction de sa dévotion personnelle. C’est en tant que roi qu’il a acquis cette relique et c’est comme roi, le peintre l’a compris, qu’il l’accueille et s’apprête à l’introduire dans sa capitale. Il est roi, et c’est pour son peuple avec qui il ne fait qu’un, - c’est sa tâche de roi -, qu’il a voulu la seule couronne portée par le Seigneur Jésus, le Christ, le Messie d’Israël : saint Louis veut conduire son peuple, et chacun en celui-ci, à la réalisation de sa destinée devant Dieu et celle-ci passe par la dignité paradoxale mais ô combien réelle que marque la Passion, par la vérité de la vie, vécue jusqu’au bout, sans rien en retrancher, sans rien en esquiver. Ce n’est pas la prospérité la plus grande, ce n’est pas la domination sur les autres pays, qui font la vérité de la vie d’un peuple : c’est la qualité intérieure de chaque vie et de toute vie humaine en lui, la qualité du don de soi et de l’obéissance à Dieu où se réalise pleinement la dignité de chaque homme.
Bien sûr, les fonctions du politique ont pour nous beaucoup changé. Nous savons mieux que nos pères qu’il vaut la peine de construire ce monde, d’autant que la plupart d’entre nous ont bonne chance d’y demeurer longtemps. Nous savons aussi et surtout qu’il ne faut guère compter sur le politique pour nous conduire dans notre pleine destinée. Ce n’est en fait pas son rôle, il ne peut que finir par échouer s’il ne nous conduit pas dans des aventures périlleuses ou effrayantes. Mais le plus important reste vrai : nous puisons dans la vie sociale de quoi être homme, homme ou femme, être humain, pleinement, et cela passe pour chacun de nous par la royauté de Jésus, par la royauté du Serviteur qui offre sa vie, qui y renonce et ainsi la gagne. Roi de France, saint Louis se considérait comme responsable de l’éternité de chacun de ses sujets et de tous ensemble ; nous nous considérons chacun comme responsable de soi-même, mais nous savons, au moins confusément, que ce que nous faisons de nous et pour nous entraîne tous les autres dans un sens ou dans l’autre.
Frères et sœurs, chers amis, la bénédiction de ce tableau est une invitation à le regarder sans s’arrêter à ses apparences agréables et flatteuses. Frère André a su s’en servir à foison mais non pas seulement pour faire briller son art, plutôt ou non moins en tout cas pour rendre ses frères du couvent et, désormais, pour nous rendre, témoins d’un acte spirituel : l’agenouillement du roi de France devant l’insigne de la Passion du Christ, l’adoration du roi de la terre pour celui qui pour nous s’est fait serviteur et qui, ce faisant, devient source de vie pour ceux dont il s’est fait le frère, la reconnaissance par un prince puissant que lui aussi reçoit la vie et le pardon de celui qui s’est fait esclave de tous. Ce prince nous montre le chemin, et ce tableau nous invite à le suivre. Il le fait avec discrétion, à première vue presque avec détachement. Mais il nous appelle avec plus d’efficacité encore qu’une insistance grossière à nous remettre à la royauté du seul roi qui donne la vie, du seul qui puisse nous conduire à la liberté définitive, liberté par rapport au péché et à la mort. Que saint Louis intercède pour nous. Qu’il nous obtienne la grâce de sortir du respect humain, de remplir notre rôle d’homme ou de femme et de nous laisser conduire au-delà,



Amen.