16 octobre 2011 – St Thomas d’Aquin – 29° dim TO (A)
« Cette effigie et cette légende, de qui sont-elles ? »
Le féminisme a fait des progrès depuis vingt siècles, l’effigie de l’empereur a été remplacée par celle de Marianne, et la légende, qui a disparu des pièces de monnaie, figure encore sur tous les papiers et au fronton des bâtiments administratifs et nous rappelle les vertus politiques, qui doivent régler notre vie en société.
C’est un contemporain de Saint Augustin (IV°-V°s), Macrobe, qui parle le premier de « vertus politiques », cependant qu’Augustin, reprenant les termes de St Paul dans plusieurs lettres, relie constamment entre elles foi, espérance et charité, qu’on appelle alors vertus « cardinales ».
La distinction entre ces deux ordres de vertus se précise au XII° siècle avec Guillaume d’Auxerre, qui oppose les vertus « politiques » et les vertus « théologiques » ; et elle sera reprise par St Thomas d’Aquin qui développera les vertus « théologales », qui ont Dieu pour objet dernier.
Rendons donc à Marianne la liberté, l’égalité, la fraternité, et à Dieu les vertus « théologales », la foi, l’espérance et la charité.
Facile à dire, mais comment faire, dans un monde qui se sert de Dieu plus souvent qu’il ne le sert, dans une société qui a érigé la laïcité en théologie ?
Revenons à la source. Dieu est Dieu (nom de Dieu, comme disait M Clavel !) Il le dit par la bouche d’Isaïe : « il n’y a rien en dehors de Dieu »… Il prend l’initiative, comme avec le Roi Cyrus, qu’il appelle, qu’il rend puissant, alors que Cyrus ne le connaissait pas. Mais il choisit aussi ceux qui entendent sa Parole, ces Thessaloniciens auxquels s’adresse St Paul à qui il dit « l’évangile n’est pas simple parole, mais puissance, action de l’Esprit Saint, certitude absolue. » Et la Parole donne à ceux qui l’écoutent d’agir en conséquence : « votre foi est active, votre charité se donne de la peine, votre espérance tient bon », comme dit St Paul.
Mais quel lien établir entre l’application de ces trois vertus théologales, et notre engagement de citoyen à développer les vertus politiques, à œuvrer pour plus de liberté, d’égalité et de fraternité ?
C’est une question qui m’est souvent posée, comme si être chrétien et citoyen imposait une sorte de schyzophrénie. Pourtant, nous ne sommes plus persécutés comme ont pu l’être nos ancêtres il y a deux siècles, comme le sont encore aujourd’hui les chrétiens en Egypte, en Irak, au Soudan et dans bien d’autres régions… Et nous pouvons sans risque calquer notre conduite sur cet écrit du premier siècle, la « lettre à Diognète », que je vous invite à lire, et à méditer :
« Les Chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. 2. Ils n'habitent pas de villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n'a rien de singulier.(..) ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle. 5. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s'acquittent de tous leurs devoirs de citoyens et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère. (..) Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. 10. Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l'emporte en perfection sur les lois. (..) En un mot, ce que l'âme est dans le corps, les Chrétiens le sont dans le monde. »
Si, comme les thessaloniciens, « notre foi est active, notre charité se donne de la peine, notre espérance tient bon », alors nous oeuvrerons pour plus de liberté, d’égalité, de fraternité, alors Dieu et César ne s’opposeront pas plus que l’âme au corps, et « ce que l'âme est dans le corps, les Chrétiens le seront dans le monde. »
LETTRE A DIOGNETE
« Les Chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. 2. Ils n'habitent pas de villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n'a rien de singulier. 3. Ce n'est pas à l'imagination ou aux rêveries d'esprits agités que leur doctrine doit sa découverte ; ils ne se font pas, comme tant d'autres, les champions d'une doctrine humaine. 4. Ils se répartissent dans les cités grecques et barbares suivant le lot échu à chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle. 5. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s'acquittent de tous leurs devoirs de citoyens et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère. 6. Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n'abandonnent pas leurs nouveau-nés. 7. Ils partagent tous la même table, mais non la même couche. 8. Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. 9. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. 10. Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l'emporte en perfection sur les lois. 11. Ils aiment tous les hommes et tous les persécutent. 12. On les méconnaît, on les condamne ; on les tue et par là ils gagnent la vie. 13. Ils sont pauvres et enrichissent un grand nombre. Ils manquent de tout et ils surabondent en toutes choses. 14. On les méprise et dans ce mépris ils trouvent leur gloire. On les calomnie et ils sont justifiés. 15. On les insulte et ils bénissent. On les outrage et ils honorent. 16. Ne faisant que le bien, ils sont châtiés comme des scélérats. Châtiés, ils sont dans la joie comme s'ils naissaient à la vie. 17. Les juifs leur font la guerre comme à des étrangers ; ils sont persécutés par les Grecs et ceux qui les détestent ne sauraient dire la cause de leur haine.
En un mot, ce que l'âme est dans le corps, les Chrétiens le sont dans le monde. »
25 Septembre 2011 – St Thomas d’Aquin – 26° dim TO (A)
Discerner !
Çà fait mal ! Et en pleine période de rentrée !!!
Comment expliquer cela aux enfants du catéchisme ? D’abord le méchant est sauvé, ensuite celui que l’on apprend à respecter, à vénérer, le fils de Dieu, se fait l’un de nous, anonyme, soumis ; enfin c’est les prostituées et les truands que Jésus nous donne en modèles… C’est le monde à l’envers, ou au moins la morale renversée ! Et j’entends déjà les plaintes de tous les braves gens : « mais mon père, vous balayez tout ce qu’on nous a appris, qu’il fallait être gentil, que Jésus était Dieu, infiniment grand et puissant, qu’il fallait être honnête et fidèle… vous reniez notre religion… » J’accepte le reproche, mais je n’ai fait que lire les textes que nous donne la liturgie, et qui doivent être Parole de Dieu pour nous aujourd’hui !
Alors même si « les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux », comme le chantait Georges Brassens, n’hésitons pas à explorer ces nouveaux territoires… à la suite du Christ ! Car le modèle, c’est lui. Et en matière d’anticonformisme, il n’a de comptes à rendre à personne. Et c’est St Paul qui le rappelle. St Paul, qui a commencé par persécuter les chrétiens, affirme avec force la divinité de ce Christ, qui ne se faisait reconnaître que comme l’humble fils du charpentier de Nazareth. Première leçon, d’humilité : notre être est plus que ce que la société nous reconnaît… Ce que Lautréamont, le poète maudit, avait déjà perçu lorsqu’il disait « je suis fils de l’homme et de la femme, à ce qu’on m’a dit. Cela m’étonne ; je croyais être davantage ! »
Le méchant est sauvé et vivra ? alors que le juste mourra ? Mais la vie d’un homme n’est pas linéaire. Il y a des justes qui sont pervers, il y a des méchants qui se convertissent ; mais cela n’est pas du domaine public, Dieu seul connaît le secret des cœurs. Les plus âgés d’entre vous se souviennent sans doute du scandale des ballets roses, et du nom du seul inculpé dans cette affaire, M. Le Troquer. J’ai reçu un jour en confidence, mais pas en confession, le nom d’un des organisateurs de ce réseau, un homme dont le nom est associé aux grandes réformes de la morale publique… S’est-il converti, je ne le pense pas ; mais les turpitudes de sa jeunesse sont couvertes par ses combats courageux d’homme mur. Peut-être a-t-il pris pour lui la parole d’Ezechiel « parce qu’il a ouvert les yeux, parce qu’il s’est détourné de ses fautes, il ne mourra pas, il vivra »…
Enfin, que les truands et les prostituées nous précèdent dans le Royaume n’est en aucune façon une invitation à la corruption ou à la débauche ; c’est plutôt une manière de nous faire comprendre que, devant Dieu, nous ne pouvons nous présenter que tels que nous sommes, et non tels que nous rêverions d’être. C’est encore une manière d’apprendre l’humilité. Et la vérité aussi, qui ne se réduit pas à l’apparence. Nous pouvons comprendre cette tentation de juger les autres en reprenant la chanson de Pierre Vassiliu « qu’est-ce qu’il fait, qu’est-ce qu’il a, qui c’est celui là… », qui correspond bien à ce que les braves gens pensaient de Jésus…. Et à ce que nous pensons parfois de ceux qui ne nous ressemblent pas !
La Parole de Dieu ne nous invite donc pas à renverser la morale, ou à vivre sans règles, mais elle nous indique un chemin d’humilité, sans servilité, pour discerner les balises de la route qui nous mènera jusqu’à Dieu. Pour discerner, il faut comprendre les événements, analyser les enjeux d’une décision, et porter son regard au delà de l’horizon. Et ce sont là les clefs de l’intelligence, qui nous permet de lire entre les lignes, d’arriver au discernement de notre rôle dans le dessein de Dieu, ce que résume si bien la « prière de la sérénité » d’un théologien américain : « Dieu, donne moi la sérénité pour accepter les choses que je ne peux changer, le courage de changer ce que je peux, et la sagesse de faire la différence ».
http://www.spiritualite2000.com/An2004/Patristique/juin_04.htm