Editorial de la semaine
» Frères, aucun d’entre vous ne vit pour soi-même » (Rm 14,7)
Plan de carrière ? Programme de vie ? Accomplissement de soi ? Il existe bien des manières de s’interroger sur son itinéraire personnel. Un préalable est bien souvent indispensable : se mettre en présence du Seigneur, de son amour. Vivre pour soi-même ou vivre en vue de Dieu ? Que nous y prêtions ou non attention, le Seigneur agit en ce monde sans notre concours. Plus encore, il n’exige rien de nous que nous ne soyons capables d’entreprendre : sa grandeur et sa bonté suppléent ce qu’il nous manque pour mener pleinement à bien notre humanité.
Le regard excessivement porté sur soi nous détourne de ce qui est seulement accessible à la lumière de la foi. Saint Ignace n’hésite pas à inviter celui qui prie à se tenir devant le Seigneur dans un état de total disposition à la volonté du Seigneur, en mettant un instant entre parenthèses la sienne, avant de prendre une décision. Peser le « pour » et le « contre » est certes une méthode importante sans toujours être dirimante. Lorsque deux options honnêtes, bienveillantes (Rm 14,10), opportunes se rencontrent, laquelle adopter ?
Lorsque saint Thérèse d’Avila décrit les différentes phases de l’oraison, elle invite chaque lecteur à percevoir ce que, sans le Seigneur, nous ne parviendrions pas à accomplir, à dépasser (notre péché, nos limites) pour parvenir à la certitude intérieure de l’amour divin (Jn 3,1-3). Dieu chasse en nous l’esprit de crainte. Il nous établit cohéritiers du Christ avec lequel nous souffrons pour être glorifié avec lui (Rm 8,15).
Aucun de nous, dans la foi, ne vit pour soi-même. En même temps écrit sainte Thérèse d’Avila (Livre de la vie, ch. 13), le Seigneur attend de grandes choses de nous. Serons-nous à la hauteur ? Parviendrons nous à déjouer les pièges de la fatigue sur le chemin ? « De moi-même, écrit-elle (Ph 4,13) je le comprenais, je ne pouvais rien ; aussi cette pensée m’était-elle d’un grand secours. J’en dis autant de la parole de saint Augustin : « Donne-moi Seigneur ce que tu commandes et commandes moi ce que tu voudras ». L’humilité doit toujours aller la première, pour nous apprendre que les forces dont nous avons besoin ne viendront pas de notre fonds. »
L’humilité ne se confond pas avec l’effacement, avec l’anéantissement de soi comme cela peut se produire lorsqu’un être humain exerce son emprise sur un proche. La personnalité de l’un semble être annihilée par celle de l’autre. Une telle violence est injustifiable. Si nous ne vivons pas pour nous-mêmes, ce n’est pas pour limiter le mouvement d’expansion de notre humanité mais pour lui permettre d’exprimer le jaillissement de la création divine en nous et en toute humanité.
Si la voix de la tentation se fait entendre pour exprimer un vague sentiment, nous avons alors besoin de revenir à la méditation du dessein de Dieu : « Il nous a choisis en lui avant la fondation du monde pour que nous soyons saints et irréprochables sous son regard, dans l’amour. Il nous a prédestinés à être pour lui des fils adoptifs par Jésus Christ ; ainsi l’a voulu sa bienveillance à la louange de sa gloire, et de la grâce dont il nous a comblés en son Bien-aimé » (Ep 1,4).
Aussi, écrit sainte Elisabeth de la Trinité, « il faut rayer le mot découragement de ton dictionnaire d’amour. Plus tu sens ta faiblesse, ta difficulté à te recueillir, plus le Maître semble caché, plus tu dois te réjouir : n’est-ce pas le meilleur de donner que de recevoir quand on aime ? Dieu disait à saint Paul ma grâce te suffit, car la force se perfectionne dans la faiblesse. »
Père Michel Esposito
1ère lecture : Si 27, 30 – 28, 7
2è lecture : Rm 14, 7-9
Evangile : Mt 18, 21-35